Quelle était la vie quotidienne dans notre village dans les années 1925 ?

Irma JULIA-SABATÉ (1919-1992) a consigné ses souvenirs d’enfance dans un cahier, rédigé en 1981. Si l’on considère le contexte de l’époque, Adrienne CAZEILLES venait de publier « Quand on avait tant de racines », ouvrage emblématique sur sa terre des Aspres. L’urgence de transmettre la mémoire d’un mode de vie ancestral à jamais disparu se faisait ressentir, à Joch comme ailleurs.

Nous en reproduisons quelques extraits, qui recouvrent grosso-modo les années 1925-1930.

(…) Il y avait trois cafés et deux épiceries, dont une vendait de la viande (les agneaux et les moutons de son propre troupeau) ; dans les grandes occasions, c’est-à-dire pour la fête (Note : la Saint Martin), c’était un bœuf que l’on tuait.

Il y avait le moulin à farine qui travaillait tous les jours, une scierie qui occupait plusieurs ouvriers, plus bas le moulin à huile, mais ce dernier je ne l’ai pas vu fonctionner, pas plus que la fabrique de papier : elle a cessé sûrement de fonctionner vers les années 1922 ou 1923. Je me souviens d’avoir vu des tas de chiffons qui n’avaient pas été utilisés dans lesquels nous les petites filles allions puiser pour habiller les poupées faites avec des « catzots » (Note : ce qu’il reste d’un épi de maïs une fois égrené) ou des chiffons bourrés de sciure.

Il y avait aussi un tisserand, le vieux Marsal. Lorsque j’étais petite, j’ai vu les machines en place ; il tissait la toile de lin pour faire des draps, torchons, et aussi couvertures damassées rouges ou bleues très jolies. Le lin était cultivé sur place. Les bassins qui servaient au rouissage étaient situés près du correc, au coin du champ de Raymond Bruell.

Le blé et le pain

Chaque semaine, le meunier, Michel Isern et son frère Joseph attelaient le gros cheval blanc, bien harnaché, un collier garni de petites clochettes qui tintaient joyeusement. Ils partaient dans les villages voisins pour rapporter les sacs de farine et le son aux propriétaires qui, la semaine avant, leur avaient confié leur blé. Ils allaient ainsi à Finestret, Espira, Estoher, Vinça, Vallestavia et Valmanya.

Les habitants de Glorianes venaient eux-mêmes porter le blé, passaient la journée au village, et le soir, lorsque le blé était moulu, rechargeaient l’âne et regagnaient Glorianes. Une journée leur était réservée chaque semaine. Ce sont les derniers qui régulièrement ont fréquenté le moulin.

Dans les autres villages, un boulanger faisait la tournée, il portait de grosses miches de deux et même quatre kilos, plus avantageuses pour les familles nombreuses. Chaque pain était pesé et le poids complété avec un bout de pain ou de fougasse. La tournée se faisait à jours fixes, trois fois par semaine. J’ai quand même gardé le goût du pain noir que l’on faisait à la maison. Même lorsque ma mère ne pétrissait plus, les voisins, par gentillesse, lui apportaient une « oferta », c’était un petit pain rond. Marie Maler, dans la maison qui touche le café (Note : ce café, tenu par ses parents Delphine et Guiche SABATÉ, était la maison 27 carrer Major), a pétri très longtemps, elle avait une famille très nombreuse, peu d’argent ; le blé était récolté dans leur champ. (…)

Avant de moudre le blé, il fallait le laver, les jours de beau temps, au Castell ou à l’aire d’en Poueill. Sur des sacs à même le sol, le blé lavé était étendu et séchait. Nous, les enfants, avions pour mission de chasser les poules, car elles étaient en liberté dans les rues du village, chaque famille en avait, alors vous pensez bien que sans surveillance, pauvre blé !

Il y avait plusieurs fours dans le village ; les derniers qui ont fonctionné régulièrement sont ceux du moulin et de la vieille maison Català face au lavoir (Note : il s’agit de la maison natale de Francis Català). Souvent, on se mettait à plusieurs pour faire la fournée. Chacun pétrissait son pain de très bonne heure, il fallait que les pains soient levés tous en même temps. Le four chauffé, on enfournait 3, 4 ou 5 pains chacun selon l’importance de la famille. Cela permettait d’avoir du pain tendre toutes les semaines.

Pour chauffer le four, on allait chercher du bois à la Fou ou à Cortal Nou. Je vois les femmes et hommes arriver lorsque nous allions à l’école, leur lourd fagot sur le dos. Tous les chemins de montagne étaient entretenus parce que très fréquentés, les sous-bois étaient propres, plusieurs grands troupeaux se chargeaient de la besogne.

La plaine et les cultures

La plaine n’avait pas l’aspect que vous lui connaissez aujourd’hui (en 1981). Les principales cultures étaient :

  • Les pommes de terre (la récolte durait chez certains deux semaines).
  • La luzerne et l’avoine pour nourrir le cheval durant l’année.
  • Le blé pour avoir le pain.

La moisson

La moisson avait lieu au mois de juin, à la Saint Jean. Elle se faisait à la faux. Souvent, plusieurs familles travaillaient ensemble : les hommes coupaient, les femmes faisaient les « lligueres » pour lier les gerbes ; c’était un coup à prendre, moi-même en avait faites. Deux façons de procéder, soit en tordant une poignée de tiges soit en croisant les tiges du côté des épis ; ces liens posés à terre, une grosse brassée d’épis y était déposée et avec une cheville en bois on liait les gerbes en serrant très fort. Les gerbes étaient entassées au coin du champ en attendant le battage.

Le dépiquage du blé ou de l’avoine

Dans les années 1920, il se faisait au fléau, ou « manilla » en catalan, je ne m’en souviens pas ; par contre je me souviens du dépiquage au rouleau.

Tout d’abord il fallait préparer une aire, toujours au même endroit, sur un terrain à côté du pont Saint Martin. Le terrain était copieusement arrosé et tassé au rouleau, jusqu’à ce qu’il soit dur et lisse comme du ciment. Un trou était laissé au milieu, on y introduisait une sorte de boîte en bois qui servait à fixer un pieu autour duquel s’enroulait ou se déroulait une corde. Cette corde était reliée au licol du cheval.

Autour du pieu, on étendait les gerbes après avoir coupé les liens. Le cheval, attelé au pesant rouleau, commençait à tourner, encouragé par son maître et aussi parfois par le claquement du fouet. La corde s’enroulait peu à peu, le rouleau décrivait des cercles de plus en plus petits. Ensuite, il suffisait de retourner le pieu du centre, le cheval continuait de tourner et revenait au point de départ.

L’opération était recommencée plusieurs fois. Il ne restait plus qu’à enlever la paille, le grain et son enveloppe restaient à même le sol. Mis en tas, il attendait d’être passé au « moli de venta » (tarare) ; cette opération était faite chaque soir de façon à rentrer le grain.

(…)

Les repas étaient pris sur l’aire, à 8 heures solaires, à midi et aussi le soir, car on travaillait tant qu’il faisait jour. L’aire servait pour tout le village, on s’entendait entre parents, voisins, amis pour s’aider et convenir du jour. C’était un travail pénible, il faisait en général très chaud, mais le travail se faisait toujours dans la bonne humeur.

Après la moisson

Dès que la moisson était terminée, il fallait faire vite car cette même terre était semée de maïs ou de haricots. Les semailles devaient impérativement être terminées au 14 juillet. Après, les récoltes n’étaient pas sûres, maïs et haricots ne pourraient plus mûrir. Vers le 15 août, les haricots, déjà grands, étaient travaillés à la bêche. On semait le « farratge », c’est-à-dire des lupins et de la vesce, dans le maïs. En hiver, les troupeaux de montagne venaient en plaine et étaient nourris avec ce « farratge ».

Les vendanges

Après le 15 août, on pouvait ranger les bêches et charrues et attendre les vendanges. Celles-ci étaient une fête, un dur labeur certes, mais dans la joie ; des vignes s’élevaient des chansons et des rires, on s’interpellait entre « colles ».

Elles commençaient en Septembre, vers le 20. Il y avait des vignes sur les coteaux, à Motzanes, à la Garrigue. Chaque propriétaire avait sa cave et faisait son vin, pour sa consommation et, s’il en restait, pour vendre. En octobre, c’était le pressurage. Là aussi le travail se faisait en commun, il y avait deux pressoirs qui faisaient le tour du village avec chacun une équipe. Du matin au soir, on entendait le cliquetis du pressoir et on sentait l’odeur du vin nouveau.