Cette page est destinée à recueillir les souvenirs et les impressions des habitants de Joch. Les articles sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et impliquent l’acceptation et le respect de la charte éditoriale détaillée ici.

La « casa de la Maria Maler »

Interview de Jacques MALER (mai 2021)

La « casa de la Maria Maler » est située Carrer Major, presque en face du lavoir, juste après la maison natale de Francesc Català. Elle s’étage depuis le Carrer Major jusqu’au « rec d’Avall », au bas des cascades. Vous la reconnaîtrez à son petit panneau vous invitant à la visiter. Si Jacques MALER, l’actuel maître des lieux, est présent, n’y manquez pas, vous ne regretterez pas votre visite.

En effet, Jacques Maler, a d’une part collectionné des souvenirs insolites et d’autre part a su décorer sa maison en artiste qu’il est. Vous pourrez y voyager jusqu’en Amérique sur les traces des caravelles de Christophe Colomb, ou aussi bien admirer une fresque au gré des vents, du xaloc à la tramontane et du gregal au canigonenc.

Et bien d’autres choses à découvrir encore.

La casa païral

Article de Gérard GENSANE (mars 2021).

J’ai la chance d’habiter à Joch la maison de village de mes ancêtres, la casa païral où le cellier et l’écurie sont intacts, où le tombereau est devant l’étable, où le bois est à sa place et où le jacuzzi est resté chez Leroy-Merlin.
Tous ces bâtiments bien regroupés avaient ainsi économisé la terre cultivable et nourricière sur laquelle personne n’aurait osé construire. Ils sont au centre du village un élément de polarisation de l’habitat et des structures économiques. Voilà pourquoi des maisons comme la mienne sont un peu compliquées à comprendre même si nous nous sommes efforcés d’éliminer à l’intérieur trappes, escaliers raides et chausse-trappes pour changer d’étage ! Des ouvertures dans le toit permettent aujourd’hui de donner la lumière à ces cambres fousques (chambres obscures) où dormaient les vieux qui n’avaient plus besoin d’aller travailler dans les champs.


Avec l’arrivée de l’eau courante dans toutes les maisons à la fin des années cinquante, le robinet a relégué sous l’évier le broc qui contenait toujours une réserve d’eau puisée à la fontaine. Mais la cuisine est restée la grande pièce à vivre. La salle à manger que dans toutes les maisons on appelle inévitablement « la salle », tournée vers le nord avec son unique fenêtre, n’accueillait que quelques repas par an : un pour Sainte-Marie le 15 août, un le jour de Noël, trois pour la Saint Martin fête de Joch , quatre pour tuer le cochon. Et c’est tout pour cette grande pièce peu fréquentée et mal chauffée, si ce n’est par l’ambiance ces jours-là !

La cuisine était l’âme de la maison avec sa grande table rectangulaire au milieu qui permettait de rendre évidentes les 2 places réservées. Une au bout pour le chef de famille, qui gère l’exploitation agricole et les finances, l’autre place à l’autre bout pour la cuisinière, c’est-à-dire la grand-mère. Dans un angle le four à pain ouvrait sa gueule sombre tandis qu’il se poursuivait à l’extérieur par un joli dos arrondi couvert d’un toit de lauses qui faisait saillie dans la rue. La large pelle de bois pour enfourner et le long pétrin (la « pastera ») complétaient le mobilier car les placards pour la vaisselle et les provisions étaient de grandes niches logées dans les murs. Leurs étagères habillées de dentelle égayaient les murs sans en faire trop tant leurs motifs discrets et blancs étaient les seules fantaisies qu’on pouvait imaginer dans ces maisons où le travail était le décor naturel. Enfin la grande cheminée était le point d’ancrage de la vie de la maison avec son âtre toujours actif, une « olla » (marmite) suspendue à la crémaillère où cuisaient les patates pour les cochons et une autre plus grande sur un trépied, emplie d’eau toujours à disposition pour la toilette des enfants à l’eau chaude. Deux bancs en bois de chaque côté (« l’escón ») étaient réservés aux plus âgés avec leurs coussins aux housses tricotées à la main dans une laine vaguement rose. C’était l’espace des longues soirées où l’on égrenait le maïs ou les haricots tandis que derrière nous on jouait aux cartes catalanes. C’était le moment des bûches crépitant d’allégresse, heureuses de nous éblouir de leurs flammes. Dans la journée, dans la cuisine vide, c’était le moment des 2 troncs d’arbre qui rejoignaient leur tête dans l’âtre rougeoyant et que grand-mère poussait de temps en temps comme une blanche vestale romaine qui se serait habillée de noir. Pour s’éclairer, l’inévitable abat-jour en émail blanc renvoyait la lumière comme une assiette renversée.

Mais cet univers en noir et blanc n’était jamais triste car il y avait toujours des irruptions de voisines pour égayer ce monde sans radio ni télévision. La téléspectatrice moyenne de 50 ans n’était que l’acheteuse improbable de biens dont elle n’avait pas besoin ni même connaissance. La vie d’aujourd’hui ne facilite guère la survie du modèle ancien et conjuguer le confort moderne avec mon souci de garder à la maison son âme et sa respiration, demande un tact et une prudence que nous nous efforçons de manier avec respect.
Faire construire dans la plaine une maison sur une parcelle arrachée à une vigne qu’on ne cultive plus, offre plus de possibilités et moins de contraintes. Pourtant où loger la pastera et sa longue pelle en bois ? Et la charrette toujours peinte en bleu pour éloigner les mouches ? Cela aurait-il un sens d’insérer dans la façade ces bouts de cayrou rouge ? Non, à chacun son univers avec son charme respectif. Ma maison tarabiscotée est coincée entre deux autres depuis 400 ans, son jardin potager est à l’autre bout du village sur le Camí dels horts, mais la cave creusée dans la roche dont la température est toujours la même hiver comme été précède la bergerie et le fenil. En dessous l’écurie, sa « gripi » (la mangeoire), son râtelier et ses harnais de cuir, son fouet en bois de micocoulier et ses charrues amovibles, et devant la porte « el roc de batre » doucement cylindrique pour mieux tourner en rond malgré ses 900 kilos sur l’aire à dépiquer.

Comme la mienne des dizaines de ces maisons dites « de village » s’égrènent dans Joch, avec leur respiration d’autrefois, leur teint fatigué, leurs insolites ferrures dentées aux fenêtres sans volets (les esquixe-calces forgées à la main), leur inadaptation à la vie moderne, sans garage ni balançoire, sans volets électriques ni barbecues.
Et je me dis qu’au moins si Eléonore la Dame Blanche, ou Pierre de Pèrepertusa ou plus simplement la bruixa, la Pailleverda, ma voisine reviennent, ils trouveront leur place et sauront où mettre escarpins ou sabots.

El rentador del cementiri

Article de Marie-José FABRESSE (novembre 2020)

Plongée dans l’oubli depuis de longues années et extirpée de sa prison végétale par un enfant de Joch, revoilà notre vieille « font del cementiri » qui renait à la vie tout doucement. Cette résurrection a éveillé en moi un souvenir d’enfance parmi les plus doux.

Depuis la fontaine, remontez le chemin. Quelques foulées plus haut, sur votre droite, là où coule un vaillant ruisseau, à cet endroit bien précis dans ma mémoire, trônait un « rentador » (lavoir) avec ses margelles de « lloses ».

C’est là qu’enfant, accompagnée par Mémé Julie, je venais laver notre linge.

« L’ avia », malgré son apparence gracile, ressemblait à un  pied de vigne en hiver (dans toute sa noblesse) : de noir vêtue, noueuse, sèche, mais rude à la tâche comme tous les catalans de ces temps anciens. Ses yeux d’un bleu limpide et ses cheveux d’un blanc immaculé, coiffés en chignon sous un foulard noir, la rendaient, à mes yeux de petite fille, la plus adorable des grand-mères.

Le jour venu, elle me lançait d’un ton résolu : « Nina, anem a rentar ». C’est elle qui portait les charges les plus lourdes, le plus souvent entassées sur la vieille brouette qui n’en finissait pas de gémir : le « caixó » ou « agenollador »(baquet ou agenouilloir où elle posait un sac en toile de jute « plegat en quatre » comme elle le disait si bien afin de protéger ses genoux) et la « banasta » de linge sale.

Mémé Julie me confiait la lourde responsabilité de m’occuper du transport du « raspall » ( brosse en racines de chiendent séchées), la « »pedra de sabó » (pierre de savon) et le « batador » (battoir en bois).

Ces souvenirs, si émouvants pour moi et ceux de ma génération, apparaîtront bien dérisoires et anodins aux yeux des plus jeunes. Pour s’émouvoir de cette enfance il faut l’avoir vécue ! Enfance dans mon petit village de Joch où j’ai toujours mes racines les plus profondes, dans un monde où régnaient l’insouciance et un art de vivre au plus près des gens et de la nature……La vie tout simplement ! Ce monde que je regrette chaque jour un peu plus.